Poésie engagée

Poésie engagée,

Toujours l’Homme se dresse pour refuser l’insoutenable. Et les mots jaillissent de sa bouche, durs et beaux comme des cris. La colère se fait chant, la révolte se fait verbe… Et c’est Rimbaud, Maïakovski, Artaud, Jules Vallès ou Walt Whitman, prêtant leur souffle à cet éternel refus d’accepter un monde inhumain. Que serait un homme sans cette petite lumière, que serait-il sans cette conscience, cette saine fureur qui lui fait redresser la tête, dire non, même au péril de sa vie?… dût-il être banni comme Hugo, condamné à mort comme Vallès ou périr comme Giordano Bruno !
La vie et le monde s’acharnent à nous rogner les ailes, mais c’est notre devoir absolu de nous efforcer en retour de les étendre, le plus large possible. Je dis non, je refuse, j’accuse, je mets en doute.. je me révolte donc je suis. 
Mais aujourd’hui, qu’en est-il de la révolte, dans un Occident qui semble s’essouffler, gagné par la lassitude, dépassé par l’ampleur de ses problèmes ? La révolte aurait-elle sombré, emportée par la grande vague de la fin des idéologies ? Ne nous y fions pas car la belle est coriace. On n’a pas sa peau aussi facilement. Toujours la révolte couve, au sein de la jeunesse dont elle reste éternellement la fiancée de cœur. Pareille au Phénix, elle renaît de ses cendres pour échauffer le sang des jeunes générations. C’est donc aux adolescents que sont dédiées avant tout ces Paroles de Révolte car, selon la formule d’Alain, «l’individu qui pense contre la société qui dort, voilà l’histoire éternelle, et le printemps aura toujours le même hiver à vaincre ». 

Michel Piquemal 

Pablo Neruda est un auteur chilien. 

poeme-neruda-1

Chant des partisans 
Maurice Druon & Joseph Kessel 1944 

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ? 
Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ? 
Ohé, partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme. 
Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et les larmes. 

Montez de la mine, descendez des collines, camarades ! 
Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades ! 
Ohé, les tueurs à la balle et au couteau, tuez vite ! 
Ohé, saboteur, attention à ton fardeau : dynamite… 

C’est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères, 
La haine à nos trousses et la faim qui nous pousse, la misère. 
Il y a des pays où les gens au creux des lits font des rêves ; 
Ici, nous, vois-tu, nous on marche et nous on tue, nous on crève. 

Ici chacun sait ce qu’il veut, ce qu’il fait quand il passe ; 
Ami, si tu tombes un ami sort de l’ombre à ta place ; 
Demain du sang noir séchera au grand soleil sur les routes ; 
Chantez, compagnons, dans la nuit la Liberté nous écoute. 

Liberté

Sur mes cahiers d’écolier 
Sur mon pupitre et les arbres 
Sur le sable sur la neige 
J’écris ton nom 

Sur toutes les pages lues 
Sur toutes les pages blanches 
Pierre sang papier ou cendre 
J’écris ton nom 

Sur la jungle et le désert 
Sur les nids et les genêts 
Sur l’écho de mon enfance 
J’écris ton nom 

Sur les merveilles des nuits 
Sur le pain blanc des journées 
Sur les saisons fiancées 
J’écris ton nom 

Sur tous mes chiffons d’azur 
Sur l’étang soleil moisi 
Sur le lac lune vivante 
J’écris ton nom 

Sur les champs sur l’horizon 
Sur les ailes des oiseaux 
Et sur le moulin des ombres 
J’écris ton nom 

Sur chaque bouffée d’aurore 
Sur la mer sur les bateaux 
Sur la montagne démente 
J’écris ton nom 

Sur la mousse des nuages 
Sur les sueurs de l’orage 
Sur la pluie épaisse et fade 
J’écris ton nom 

Sur les formes scintillantes 
Sur les cloches des couleurs 
Sur la vérité physique 
J’écris ton nom 

Sur les sentiers éveillés 
Sur les routes déployées 
Sur les places qui débordent 
J’écris ton nom 

Sur la lampe qui s’allume 
Sur la lampe qui s’éteint 
Sur mes mains réunies 
J’écris ton nom 

Sur le fruit coupé en deux 
Du miroir de ma chambre 
Sur mon lit coquille vide 
J’écris ton nom 

Sur mon chien gourmand et tendre 
Sur ses oreilles dressées 
Sur sa patte maladroite 
J’écris ton nom 

Sur le tremplin de ma porte 
Sur les objets familiers 
Sur le flot du feu béni 
J’écris ton nom 

Sur toute chair accordée 
Sur le front de mes amis 
Sur chaque main qui se tend 
J’écris ton nom 

Sur la vitre des surprises 
Sur les lèvres attentives 
Bien au-dessus du silence 
J’écris ton nom 

Sur mes refuges détruits 
Sur mes phares écroulés 
Sur les murs de mon ennui 
J’écris ton nom 

Sur l’absence sans désir 
Sur la solitude nue 
Sur les marches de la mort 
J’écris ton nom 

Sur la santé revenue 
Sur le risque disparu 
Sur l’espoir sans souvenir 
J’écris ton nom 

Et par le pouvoir d’un mot 
Je recommence ma vie 
Je suis né pour te connaître 
Pour te nommer 

Liberté…

Paul Éluard (1895 -1952) Poésie et Vérité, 1942.

L’affiche rouge 
Louis Aragon, Le Roman inachevé, 1956 

Vous n’avez réclamé ni gloire ni les larmes 
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants 
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans 
Vous vous étiez servis simplement de vos armes 
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans 

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes 
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants 
L’affiche qui semblait une tache de sang 
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles 
Y cherchait un effet de peur sur les passants 

Nul ne semblait vous voir Français de préférence 
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant 
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants 
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE 
Et les mornes matins en étaient différents 

Tout avait la couleur uniforme du givre 
A la fin février pour vos derniers moments 
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement 
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre 
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand 

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses 
Adieu la vie adieu la lumière et le vent 
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent 
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses 
Quand tout sera fini plus tard en Erivan 

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline 
Que la nature est belle et que le cœur me fend 
La justice viendra sur nos pas triomphants 
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline 
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant 

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent 
Vingt et trois qui donnaient le cœur avant le temps 
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant 
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir 
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant.

Le déserteur , Boris Vian, 1953 

Monsieur le Président 
Je vous fais une lettre 
Que vous lirez peut-être 
Si vous avez le temps 

Je viens de recevoir 
Mes papiers militaires 
Pour partir à la guerre 
Avant mercredi soir 

Monsieur le Président 
Je ne veux pas la faire 
Je ne suis pas sur terre 
Pour tuer des pauvres gens 

C’est pas pour vous fâcher 
II faut que je vous dise 
Ma décision est prise 
Je m’en vais déserter. 
Depuis que je suis né 
J’ai vu mourir mon père 
J’ai vu partir mes frères 
Et pleurer mes enfants 

Ma mère a tant souffert 
Qu’elle est dedans sa tombe 
Et se moque des bombes 
Et se moque des vers 

Quand j’étais prisonnier 
On m’a volé ma femme 
On m’a volé mon âme 
Et tout mon cher passé 

Demain de bon matin 
Je fermerai ma porte 
Au nez des années mortes 
J’irai sur les chemins 
Je mendierai ma vie 
Sur les routes de France 
De Bretagne en Provence 
Et je dirai aux gens 

Refusez d’obéir 
Refusez de la faire 
N’allez pas à la guerre 
Refusez de partir 

S’il faut donner son sang 
Allez donner le vôtre 
Vous êtes bon apôtre 
Monsieur le Président 

Si vous me poursuivez 
Prévenez vos gendarmes 
Que je n’aurai pas d’armes 
Et qu’ils pourront tirer.

P1150208

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